« 30 avril 1854 » [source : BnF, Mss, NAF 16375, f. 166-167], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1344, page consultée le 03 mai 2026.
Jersey, 30 avril 1854, dimanche après-midi, 3 h. ½
Je crains d’avoir été indiscrète hier, mon adoré bien-aimé, en te priant de lire l’arbre1. C’est que j’étais à ce moment-là sous l’influence de ta divine
poésie bien autrement capiteuse que le nectar mythologique. Cette ivresse, du reste,
étant partagée par [mes ?] [nos ?] deux auditeurs c’est ce qui m’a
enhardie à te demander cette suprême faveur, la lecture par toi de tes vers inédits
c’est-à-dire ce qu’il y a de plus beau au monde. Enfin, si j’ai outrepassé les
convenances de l’enthousiasme et de la discrétion tu ne me gronderas pas trop fort
tout à l’heure et je te promets à l’avenir que je contiendrai mon admiration dans
les
limites honnêtes et modérées de conventions dans le monde…
bien appris. En attendant je me rappelle avec attendrissement ta ravissante bonté
hier
qui m’a tirée de l’embarras pour moi insurmontable d’écrire à une personne que je
ne
connais pas. Ma pensée est tellement accoutumée à ne s’occuper que de toi qu’il lui
est impossible de s’en distraire pour qui ou pour quoi que ce soit. Je suis d’une
sauvagerie dont rien n’approche quand il s’agit de tirer mon moi intérieur hors de
son
puits d’amour dans lequel il s’est enfoncé depuis plus de vingt ans. Aussi, mon pauvre
adoré, tu m’as rendu un véritable grand service hier en me
dictant cette lettre de condoléances à cet excellent Asplet2 ; merci, mon
adoré, merci. Si je pouvais t’en aimer plus je le ferais par reconnaissance mais Dieu
lui-même ne pourrait rien ajouter à l’infini de mon amour.
Je te renouvelle ici
ma requête tronquée hier par l’arrivée des deux citoyens au
moment où je te la présentais. Je te supplie, mon Victor, de me réserver le dimanche du 21 mai3 pour dîner avec moi. D’ici là je te le
rappellerai encore bien des fois pour que tu ne l’oublies pas car j’y tiens comme
au
bonheur même.
Juliette
1 Hugo a commencé la rédaction de « Pleurs dans la nuit » (Les Contemplations, VI, 6) le 26 avril et l’achève le 30 avril. Le § 16 est consacré à l’arbre Éternité. Est-ce à cet extrait que Juliette fait ici allusion ?
2 Charles Asplet, qui vient de perdre sa femme Nancy Asplet.
3 Sainte Julie.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage deux fois, à Plaisance-Terrace, puis au Hâvre-des-Pas.
- JanvierHugo milite pour empêcher l’exécution à Guernesey de l’assassin Tapner, en vain.
- 14 janvierHugo fait répéter Mlle Grave, qui interprètera le rôle de la Reine dans le Ruy Blas qui va être donné à Jersey. Juliette est jalouse.
- 16 janvierReprésentation de Ruy Blas à Jersey.
- 10 févrierExécution de Tapner.
- 11 févrierHugo écrit une lettre à Lord Palmerston pour protester contre l’exécution de Tapner.
- 28 aoûtHugo fait une excursion à Serk.
- Entre le 2 et le 8 octobreJuliette s’installe à Plaisance-Terrace.
- Entre le 12 et le 14 décembreJuliette déménage à la Maison du Heaume, au Hâvre-des-Pas.
